Actualités sur le thème de l'économie circulaire

Table ronde politique à la conférence SHIFT

Foto de groupe du policy roundtable sur l'écononmie circulaire et la formation professionelle
Policy Roundtable: Quelles compétences pour la mise en œuvre de l’économie circulaire peuvent être promues par la formation professionnelle ?

L’économie circulaire suscite de plus en plus d’attention au niveau international : ce modèle permettrait de favoriser l’innovation tout en préservant les ressources. Alors que les entreprises suisses développent à leur tour des modèles basés sur les principes de l’économie circulaire, leurs employés disposent-ils des qualifications et des compétences pour mettre en pratique ces nouveaux modèles d’entreprise ? Quelles sont les nouvelles exigences en matière d'enseignement et de formation professionnelle ? De nouvelles professions doivent-elles émerger pour répondre aux enjeux d’une économie circulaire ? Ces questions ont été débattues lors d'une table ronde organisée par sanu durabilitas en marge du « SHIFT 2020 for a Circular Economy Transition ». Les participants, issus du secteur de l’enseignement et de la recherche, du secteur privé, de la politique et de l'administration, étaient unanimes : l'économie circulaire est une approche qui doit être intégrée dans la formation professionnelle ! Des compétences telles que la pensée systémique, l'interdisciplinarité et la créativité doivent y être renforcées. Des connaissances techniques doivent de plus être approfondies, par exemple sur les matières premières et les modèles commerciaux. Les compétences en matière d’économie circulaire et d’économie numériques étant étroitement liées, celles-ci pourraient faire l’objet de formations conjointes.

 

Vous trouverez ici les > principales conclusions de la table ronde. (pdf, 2 pages, en allemand)


Entretien avec Jacky Gillmann

"Nous devons anticiper les futurs besoins"

 

Jacky Gillmann, vous êtes membre du Conseil de fondation de sanu durabilitas. Qu'aimeriez-vous accomplir avec cette Fondation ?

J'aimerais que nous progressions sur des questions au sujet desquelles sanu durabilitas travaille d’ores et déjà, par exemple sur le thème de l’économie circulaire. Chez Losinger Marazzi, nous avons travaillé sur ce thème depuis de nombreuses années. J’ai donc rejoint le Conseil de fondation de sanu durabilitas afin d'apporter mon expérience et mes idées, notamment du point de vue de l'économie. Dans ce cadre, nous pouvons mener des recherches sur ce qui faisable, ce qui ne l’est pas, et dans quelle direction aller.

Vous avez dirigé avec succès un groupe de construction pendant de nombreuses années, et vous continuez à influencer son développement en tant que conseiller d'entreprise. Selon vous, quels sont les défis les plus urgents à relever pour rendre les bâtiments, les quartiers, et les logements plus durables ?

D'une part, nous produisons encore beaucoup trop de déchets sur les chantiers de construction. D'autre part, nous devons faire un meilleur usage des bâtiments. Dans les deux cas, il faut mieux concevoir les bâtiments. La standardisation va devenir un enjeu important à moyen ou long terme, alors que cette pratique est presque inexistante aujourd’hui dans la construction. Les enjeux liés à la conception modulaire vont également s’imposer prochainement. Sans attention donnée à la modularité, nous aurons le plus grand mal à réutiliser quoi que ce soit. En réalité, les défis liés à la durabilité sont bien connus et prévisibles – ils nous placent actuellement face à deux options. Soit nous attendons que des lois et des règlements soient décidés ; soit nous agissons de manière proactive, avec la volonté d'investir dans quelque chose pour avoir une longueur d'avance. Si un problème ou une nouvelle exigence réglementaire surviennent, nous pouvons alors dire : nous avons déjà les solutions, et elles fonctionnent.

Réduire l’utilisation de matériaux ou réutiliser des déchets de construction sont deux thèmes importants dans le cadre de l’économie circulaire. Comment mieux mettre en œuvre ces pratiques à l’avenir ?

Dans le domaine de la construction, nous avons de très longs cycles. Ce que nous construisons aujourd'hui sera encore là dans cinquante ans, peut-être même dans cent ans. Les décisions liées au développement d’un projet de construction prennent également environ dix ans. Si je m'engage dans un projet aujourd'hui, l’impact d’une innovation prendra dix ou vingt ans supplémentaires avant de pouvoir être constaté – une situation difficile à gérer. Dans le passé, le travail se faisait de façon itérative et séquentielle. Il était planifié, exécuté, et les problèmes étaient corrigés sur le chantier à coup de marteau-piqueur, engendrant beaucoup de casse et de déchets. Aujourd'hui, grâce au « Building Information Modeling » (BIM), tout le monde travaille simultanément, en collaboration, à la même table, et sur la base des mêmes modèles. Cela permet d’anticiper et d’éviter un grand nombre de problèmes sur le chantier de construction, et de ne plus avoir à beaucoup améliorer les choses à ce stade. Je suis convaincu que le BIM nous permettra de mieux planifier à l’avenir.

Quelle est la marge de manœuvre des entreprises de la construction ?

Beaucoup de gens pensent que la durabilité coûte plus cher. Cela exige bien sûr un engagement et un investissement en amont. Nous avons cependant mis en œuvre des projets où la durabilité a été payante, par exemple dans des bâtiments ou des quartiers qui répondent aux exigences de la société à 2000 watts. A Zürich, c'était certes une exigence impérative, mais nous avons été heureux d'accepter ce défi. Nous avons dû convaincre les maîtres d'ouvrage et les investisseurs, mais cela s’est avéré être une bonne expérience. Entre-temps, nous avons également pu mettre en œuvre ce modèle à Bâle, à Lenzburg et aux Vernets. Nous avons également construit le premier écoquartier à Eikenott. C'était volontaire, nous voulions simplement aller de l'avant et faire quelque chose qui avait du sens. Au début, nous avons eu du mal à convaincre les décideurs. Ce n'est pas si simple, car il s'agit de la biodiversité sur site, de photovoltaïque, d'énergies renouvelables, etc. Mais les efforts ne sont pas vains et nous aurions pu vendre le quartier deux ou trois fois. Mon attitude est la suivante : nous connaissons les défis de l'avenir, alors pourquoi attendre ?

A quelles étapes les clients, les développeurs, les architectes, et les sous-traitants peuvent-ils influencer au mieux la consommation d’un bâtiment en ressources ?

Nous devons investir davantage dans la phase de planification. A titre d'exemple : Je suis toujours irrité lorsqu'une salle de bain d'une larguer de 1,90 m est prévue, et que les dalles du sol sont de 30 x 30 cm. Ça ne marche pas, c'est du grand n'importe quoi ! Mais personne ne réagit ! Ça produit du gaspillage, mais personne ne réagit ! Nous essayons donc de prendre en compte ce type de situation et d’être cohérents. La phase de planification est donc très importante. Ce n’est pas de moi mais ça s’applique parfaitement : sur un chantier, tout déchet constitue une erreur de planification.

Que voulez-vous dire en parlant de créer des synergies entre bâtiments ?

Je dis que nous devons construire beaucoup moins par habitant à l'avenir. Il faut simplement faire un meilleur usage des bâtiments. Au niveau des quartiers, nous devons en fin de compte nous assurer d'un bon équilibre entre bâtiments résidentiels et commerciaux. Je suis convaincu qu’il faut aller dans ce sens. C’est un problème sur notre site de Wankdorf : il n’y a que des immeubles de bureaux avec des parkings en sous-sol. Cela signifie que les parkings sont vides toute la nuit. Si nous avions eu un immeuble d'appartements entre les deux, les places de stationnement auraient été beaucoup mieux utilisées, ou elles n'auraient pas eu à être construites ailleurs. Il s'agit d'un exemple de synergies entre les bâtiments - un sujet qui sera important à l'avenir et qui contribuera à la conservation des ressources.

A l’avenir, nous pourrons ainsi construire avec moins ?

Oui, bien sûr. Pour moi, c'est l'étape la plus importante - avant même la réutilisation et le recyclage. Nous devons juste faire un meilleur usage des bâtiments. D'une part, il y a de grandes surfaces à l'intérieur des immeubles de bureaux qui sont souvent mal utilisées. D'autre part, le personnel pour lequel un bâtiment est conçu n'est presque jamais complètement présent sur place. Cette tendance est renforcée par le travail à domicile, le coworking, etc. Afin de mieux utiliser l'espace disponible, il existe aujourd'hui des modèles d’affaires ou des partenaires commerciaux qui peuvent offrir des solutions pour sous-louer de manière flexible l'espace disponible dans les bâtiments qui sont trop grands ou ne sont pas utilisés de manière optimale.

Que voulez-vous dire par modularité ou conception modulaire ?

Les architectes n’aiment pas beaucoup ce mot. Un bâtiment est construit actuellement à Singapour exclusivement à partir de modules interconnectés, c’est la direction dans laquelle il faut aller à l'avenir. Les plus petits bâtiments doivent devenir plus flexibles, de sorte qu'un module puisse être ajouté lorsque plus d'espace est nécessaire, ou qu’un bâtiment puisse être démonté et ses modules utilisés ailleurs. Ce dont vous avez besoin aujourd'hui ne sera peut-être pas nécessaire demain. La flexibilité est donc également une question importante pour les bâtiments dans le futur. Nous devons être capables d’anticiper les futurs besoins dès le départ. En France, nous avons vendu le premier immeuble de bureaux qui peut être converti en immeuble d'appartements sans changements structurels majeurs. Cela signifie que les dimensions du bâtiment doivent être planifiées de manière différente. Par exemple, avec des balcons qui ne sont pas utiles durant la phase de bureau, mais dans la deuxième phase d’utilisation et des cages d'escalier également adaptées. Tout cela doit être pris en compte dès le début de la phase de planification.

Dans la pratique, comment fonctionne la réutilisation des composants ?

En Suisse romande et en Suisse alémanique, il existe actuellement de plus en plus d'entreprises d'échange et de recyclage de composants avec qui nous travaillons en collaboration – par exemple la plateforme Salza. C’est déjà bien, mais cela concerne toujours la démolition. Il faudrait passer maintenant à la déconstruction, déconstruction qui peut et doit être organisée partout. Pour pouvoir les réutiliser, les pièces et composants doivent être soigneusement retirés. Mais pour le moment, la réutilisation des composants ne fonctionne que pour les petits projets de construction. C’est plus difficile si vous recherchez 150 fenêtres usagées pour un grand projet de construction. Mais il est tout de même important de commencer à petite échelle, avec des choses simples comme la réutilisation des composants. Chez Losinger Marazzi, nous sommes leaders dans le recyclage du béton. Mais nous acquérons également de l'expérience avec d'autres matériaux de construction en travaillant avec des fournisseurs. Par exemple avec Knauf pour les plaques de plâtre, ou avec Isover pour tous les produits isolants. Ils ont également intérêt à rendre leurs matériaux réutilisables.

La réutilisation est-elle toujours écologiquement et économiquement intéressante ? Ou y existe-t-il des cas où la réutilisation de composants et matériaux de construction n'a pas de sens ?

Il faut que la réutilisation soit économiquement viable. La qualité du matériel doit être bonne. Il est aussi très important que les garanties soient également adéquates : quelle garantie puis-je donner en tant que fournisseur ou propriétaire si un matériau a déjà été utilisé ? Il faut aussi bien sûr établir un bilan CO2 : est-il judicieux pour moi d'aller chercher des matériaux à cent kilomètres de mon chantier de construction ?

Comment les autorités publiques peuvent-elles contribuer à la durabilité et à l’innovation dans le secteur de la construction et du logement ?

Le secteur public a un rôle important à jouer : il doit et peut promouvoir l’innovation. Il devrait faire confiance aux entreprises privées qui veulent innover. Ce ne sont pas nécessairement les autorités qui préparent les développements innovants. De nouveaux partenariats public-privé avec les entreprises sont nécessaires. Le secteur public peut par exemple fixer des objectifs pour un projet de construction – des objectifs uniquement – et dire : Venez avec des solutions, venez avec une offre. A l’avenir, plus de compétences seront donc nécessaires dans les entreprises de construction.

Le passage de modèles d’affaires linéaires à des modèles d’affaires circulaires est un thème majeur pour sanu durabilitas. Comment notre fondation peut-elle contribuer de manière la plus efficace à cette transition ?

Sanu durabilitas peut collaborer à la recherche, développer des idées, et vérifier leur faisabilité dans la pratique. La Fondation doit rester ouverte et prendre en compte les expériences qui existent dans le monde entier. Je pense que les choses bougent déjà dans de nombreux pays, du moins là où les gens se sont fixé des objectifs pour aller de l'avant. Pour moi, il serait également important de développer une plus grande prise de conscience dans la population. Cela passe par une bonne communication sur que vous faites ou sur ce qui doit être fait. Les projets de phares sont également importants à mon avis.  

Pourquoi des projets phares ?

Nous nous sommes attaqués à un projet ambitieux : un quartier à énergie positive avec des logements uniquement. Nous nous sommes fixé cet objectif ambitieux en collaboration avec le Canton de Berne. Nous n'avons pas encore de solution pour tout, mais nous y travaillons, nous devons trouver de bons modèles. Tout cela est très motivant ! Je suis un grand fan des projets phares parce qu'ils font une différence pour les entreprises. Ces projets mobilisent les meilleures ressources et les meilleurs individus. Ce type de projet fait parler de lui et peut constituer une bonne base pour communiquer.

Souhaitez-sou motiver également d'autres entreprises ?

Oui, c'est ce que sanu durabilitas a également entrepris de faire dans le cadre du projet LACE (Laboratory for Applied Circular Economy) : un projet de recherche qui réunit chercheurs et entreprises afin de tester ce qui peut être mis en œuvre. C'est une bonne approche.

 

Nous vous remercions, Monsieur Gillmann, pour l'entretien et pour votre engagement!

 

Entretien: Susan Glättli

25.02.2019